Jackeline Castaneda – Retrouver l’espoir

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Jackeline Castaneda – Retrouver l’espoir

jackeline-castanedaMes amis m’appellent Jackie, j’ai cinquante-quatre ans et je suis préposée aux bénéficiaires dans un hôpital, un travail que j’adore ! Après plusieurs années dans le domaine du secrétariat, puis de la comptabilité, j’ai entrepris une formation en soins infirmiers qui m’a fait découvrir toute la beauté du fonctionnement du corps humain ainsi que la possibilité d’utiliser ces connaissances pour venir en aide aux autres. Cette formation, je n’ai malheureusement pas pu la terminer en raison de rudes épreuves qui ont jalonné ma vie, et ce, jusqu’à ce bête accident de voiture, survenu en 2016, qui m’obligea à m’arrêter.

Ce jour-là, je sortais d’un garage en marche arrière. Un camion bloquait ma visibilité. J’ai reculé lentement et une voiture m’a percutée de plein fouet. Sur le coup, je n’ai pas compris ce qui s’était passé, mais après non plus… Je me demandais seulement comment j’allais ramener mon véhicule, pourtant perte totale. L’ambulance est venue ; je n’y suis pas montée. La tête ailleurs, je me sentais « correcte ». Ce n’est qu’en rentrant chez moi que j’ai réalisé le traumatisme qu’avait subi mon corps. Mes muscles raides me faisaient souffrir au point de m’empêcher de dormir malgré la prise d’analgésiques. Tout mon corps était douloureux. Le lendemain, je me suis donc résignée.

À l’hôpital, lorsque le personnel soignant a placé un collet pour stabiliser ma tête et mon cou, j’ai pleuré. Mes barrières ont cédé devant l’intensité de la douleur ressentie même si j’ai l’habitude de garder ma peine et mes émotions pour moi. Cela cachait aussi une autre réalité qu’il m’était difficile d’accepter : j’avais besoin d’aide. Dépendre des autres était contre nature pour moi.

De 1995 à 2012

Avant de prendre la route de la guérison suite à cet accident de voiture, il faut comprendre par quoi je suis passée. En 1995, mon frère s’est fait tuer au Guatemala, mon pays natal. Trois ans plus tard, ma sœur s’est enlevé la vie. Elle était comme une mère pour moi. Sa mort m’a plongée dans la dépression. Je me sentais orpheline. Puis, en 2000, mon fils est décédé, non pas d’un suicide comme nous l’avons d’abord pensé, mais d’un jeu dangereux auquel il s’était livré avec ses amis. À partir de ce moment, je ne fus plus que l’ombre de moi-même. Dans la tourmente, je me suis fâchée contre Dieu. J’ai tenté à quelques reprises de m’enlever la vie. Je pensais que mes deux garçons, que j’aimais plus que tout, vivraient mieux sans moi. Je n’étais plus moi-même et malgré tous mes efforts, j’ai vécu dans cet état d’absence pendant douze ans. En 2007, mon mari s’est vu offrir une opportunité de travail à l’extérieur et là-bas, il a refait sa vie sans moi. Après vingt ans de vie commune, j’étais devant un nouveau deuil à traverser.

Entre-temps, je n’ai jamais cessé de travailler. Ma plus grande motivation pour continuer à avancer malgré les épreuves était de me sentir utile. En 2002, mon père est tombé malade, rendant difficile ce travail à l’hôpital que j’aimais tant, surtout lorsqu’il y avait de la mortalité. Plusieurs fois, je me suis blessée au dos et au cou en déplaçant des patients, mais je n’y prêtais pas attention, me contentant de médicaments contre la douleur pour me remettre aussitôt à l’ouvrage. Je ne déclarais pas ces accidents au travail, car je déteste remplir des formulaires. Je me disais que la douleur allait passer. Néanmoins, c’est seulement au décès de mon père, alors que j’ai voulu aider ma mère à déménager, que j’ai réalisé mon incapacité à porter des boîtes. Et même si à partir de là, je me suis promis de faire attention, je reste une personne hyperactive qui ne veut pas être contrainte au repos, encore moins dépendre des autres.

Garder la foi

En 2012, je suis retournée vers Dieu pour reconstruire ma relation avec lui. J’ai peu à peu retrouvé mes couleurs et ma joie de vivre. Je me suis mise à planifier toutes sortes de projets avec mes enfants. L’accident de voiture, en 2016, m’a stoppée net. Soutenue par la SAAQ, j’ai été dirigée vers un premier centre de réadaptation qui, malheureusement, ne répondait pas à mes attentes. Mes progrès étaient lents et la peur de perdre mon travail se faisait pressante. J’ai donc visité plusieurs autres cliniques pour finalement en trouver une qui m’inspirait réellement confiance. J’ai la certitude que Dieu m’a guidée dans ma recherche.

Là, j’ai rencontré des gens passionnés par leur métier et soucieux des autres. Ils m’ont expliqué le fonctionnement de mon corps, les raisons pour lesquelles il réagissait d’une certaine façon devant une situation donnée. Ils m’ont aussi fait comprendre l’importance de ralentir, de prendre le temps et de respecter mes limites. Pour moi qui prônais le « no pain, no gain », me forçant à poursuivre mes exercices malgré la douleur, l’idée ne fut pas évidente à assimiler. Parfois, une des thérapeutes qui ne travaillait pas avec moi m’imposait une pause. C’est dire à quel point l’équipe en place est dévouée et à l’écoute de chacun des patients, même s’ils ne sont pas sous leur responsabilité.

Lorsqu’on est blessé, on est vulnérable. Plutôt que de nous permettre de nous concentrer sur les bonnes choses, la douleur nous incite à perdre espoir, à perdre la foi en nos capacités de guérison. Voilà pourquoi il est essentiel d’être bien entouré et encadré tout au long du processus de réadaptation. Ainsi, j’ai pu constater les résultats de mes efforts et voir que j’allais mieux de jour en jour. Même si je garde des séquelles de l’accident et que la douleur se fait encore sentir, je suis maintenant outillée pour continuer à vivre et à travailler en tenant compte de ces restrictions grâce au soutien des thérapeutes de la clinique. Je suis plus attentive aux besoins de mon corps et j’en prends soin en poursuivant les exercices enseignés chez moi.

Douze mois après mon accident, dont quatre de réadaptation intensive avec cette équipe, j’ai enfin pu réintégrer le travail progressivement. Même si je n’ai pas retrouvé toute ma mobilité ni ma force, je suis redevenue fonctionnelle. Aujourd’hui, en portant une attention particulière à ma posture, je peux accomplir toutes mes tâches, profiter de mes enfants et aider les autres, par mon expérience, à surmonter la dépression et l’anxiété par le biais d’un groupe de soutien à l’église que je fréquente. J’apprends à vivre avec les nouvelles limites de mon corps et mes inquiétudes, mais le plus important est que j’ai retrouvé ma joie de vivre et l’espoir à travers toutes ces épreuves. La fin de la réadaptation ne signifie pas pour autant l’arrêt des progrès. Pour cela, je remercie Dieu tous les jours.

 

Livre - Parcours, 20 histoires de réadaptation